Brest-Jerusalem
a la rencontre...
16.7.02 15:19 humeur     humeur 19.7.02 18:36  
-<  éhonté... parenthèse...  ->
 17.7.02

17:38   Quinze minutes hors du temps...


Ce matin Ramallah était ouverte. Ça tombait bien, je devais aller à Ramallah. Douze kilomètres. Un premier taxi jusqu'au premier checkpoint (Ras al amud), hop, je descends, je double à pieds la file de véhicule qui attendent le bon vouloir des gentils factionnaires, je montre mon passeport à un type qui fait semblant de le lire, mais le tient à l'envers, et me laisse passer.

Second taxi, jusque la porte de Damas, enfin en théorie, parce qu'il y a un contrôle devant la porte d'Hérode qui génère une telle queue que je descends et double la file de véhicules qui attendent le bon vouloir, etc. Air connu.

Troisième taxi qui m'emmène bel et bien là où il devait, c'est à dire au tristement célèbre checkpoint de Qalandia.

Là, assez peu de queue. Il faut dire que le couvre-feu vient seulement d'être levé, et que comme ce n'est pas pour toute la journée, seuls les gens qui ont et une bonne raison d'aller à Ramallah et la certitude d'en repartir en temps et heure avant la fermeture tentent l'aventure.

Je fais la queue avec tout le monde. Surprise, un des factionnaires n'est autre qu'Albert que j'ai tenté d'immortaliser le 13 mars (lire ici). Ce n'est pas le meilleur présage que je pouvais imaginer pour ma journée.

J'attends, donc, à l'ombre. Oui, sur recommandation de leur nouvel "officier humanitaire", mes amis en kaki ont installé quatre pylônes en béton de ce côté du checkpoint (je l'avais déjà vu mais seulement de l'autre côté). Entre les quatre pylônes, pour que le bétail - euh, pardon, les gens qui attendent - reste au frais, ou au moins à l'ombre, ils ont tendu un... filet !! C'est à dire un ensemble de trous reliés entre eux par des ficelles. Super efficace pour le soleil. Sisi.

C'est à mon tour de passer. On me demande où je vais. Je raconte ma petite histoire en regardant ailleurs. Et puis pris d'une inspiration, je demande à quelle heure ils ferment. Le gars me répond : "19:30". Puis le me regarde par dessus ses lunettes, me fait un grand sourire et me dit : "don't be late !"

Ben tiens. Je meurs d'envie de me faire coincer à Ramallah, de toute façon. Et puis l'heure qu'il m'a donnée c'est l'heure de fermeture du checkpoint. La ville, elle, ferme à 15:00...

Enfin bon. Je vais à Ramallah, je règle mes petites affaires, et je rentre. Sur le chemin, juste devant le camp de Qalandia, à une grosse centaine de mètres du checkpoint, il y a deux vieilles femmes. Habillées à l'ancienne. Comme mon taxi est presque vide, le chauffeur, après longue discussion, accepte d'emmener les deux femmes et leur impressionnante collection de seaux en plastique blancs pleins de (à l'odeur) fromages gratuitement jusqu'au checkpoint.

On fait les cent mètres, on discute un brin, avec un interprète improvisé, et me voilà à faire la queue avec Nadia et Farah, respectivement 68 et 71 ans, qui ont fabriqué des fromages pendant ces derniers jours et veulent aller les vendre à Jérusalem, porte de Damas, histoire de nourrir la famille puisque personne n'a de job et que même s'ils en avaient un ils ne pourraient pas y aller. Sous notre filet (tiens, de ce côté aussi c'est un filet) on passe un bon quart d'heure, elles me racontent un peu leur vie, la difficulté, la douleur, la misère autour d'elles.

Et puis c'est à mon tour de passer, j'y vais, le type me regarde à peine et me fait signe de passer.

J'attends Nadia et Farah. Mais elles ne passeront pas. Après avoir tiré-porté leur crémerie jusqu'à la guérite du soldat, celui-ci les a renvoyées sans un mot, d'un vague geste de la main.

Je les regarde repartir, courbées sous la chaleur, le poids, la honte et la tristesse. Je sais qu'aucun taxi ne les prendra dans ce sens là, n'acceptera de les emmener gratuitement alors qu'il a une chance de prendre deux passagers payants.

Et je pars aussi, dans l'autre sens, courbé sous la chaleur, la honte et la tristesse. Je leur ai laissé le poids.



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