18:27 le temps du plaisir est passé...
La nuit a été agitée. Tout un tas de blindés ont parcouru la ville en tous sens, à partir de trois heures du matin. Ce nétait pas exactement une surprise pour moi: toute la journée dhier, un drone a tourné autour de la ville, un de ces avions sans pilote que les Israéliens affectionnent pour préparer leurs opérations.
Et du coup, à six heures du matin, la sentence est tombée dans les chevrotants haut-parleurs dun char : couvre-feu. Et toc.
Vers neuf heures, constatant que les tirs sétaient beaucoup calmés, je me mets en route vers le centre. Là, première surprise de la journée pour moi; je croise un groupe de chebabs en armes. Cinq ou six. Trois dentre eux seulement sont armés. Tels que je les vois, ils nont aucune espèce dexpérience militaire. Le déplacement en milieu urbain quon a appris au troufion que jai été, pas connaître. Ils se déplacent au milieu de la rue, véritables cibles mouvantes. La façon dont ils tiennent leurs armes me fait penser quils ne sont un danger pour personne, en tous cas pas pour les soldats, sauf par accident. Dautant plus quils ne se battent pas contre des fantassins mais contre des blindés.
Dangereux ils peuvent lêtre, mais seulement pour ceux qui ont le malheur dhabiter là où ces gamins décident de livrer bataille, habillés de couleurs vives, sans connaissances militaires, et sans chefs, perdus dans une ville vide trop grande pour eux. Jai envie de les renvoyer chez leur mère. En tous cas, pas question de rester dans ce secteur là. Je nai pas envie de me prendre un pruneau qui ne me soit pas destiné. Parce que jai pu constater que les soldats israéliens ne font pas dans le détail. Il ne faut pas avoir le mauvais voisin à Jénine.
Arrivé au grand marché, je me rends compte que je ne peux pas aller où je veux; il y a un char au milieu du carrefour, et une grande étendue dégagée à traverser. La dernière chose que je veux dans un environnement hostile, cest traverser une grande étendue dégagée. La ville est totalement déserte, tout est fermé, il ny a que quelques personnes à la station de taxis secondaire, vendeurs de légumes pour la plupart.
On discute. Un autre char approche, on se dirige vers une ruelle, en fait celle qui donne dans la cour où se trouvent les bureaux de PARC. Si vous regardez les photos de lautre jour, la première, celle où on voit le char, cest là, dans cette ruelle là.
Jy rencontre A.
A. est vêtu dune de ces longues robes brodées à manches courtes quon porte à la maison après le travail, en vêtement de nuit parfois. Bleu ciel. Il a la peau bien sombre, mais pas autant que celle des noirs du quartier du camp. Il a vécu six ans en Arabie Saoudite. La société pour laquelle il travaille distribue en Palestine (entre autres) les semences du groupe français Clause. Il est très fier de me montrer des affiches françaises.
Tout de suite, il me parle de la situation. Son discours est simple. Il veut la paix. Pas la paix dArafat et de Sharon, quil méprise tous les deux. Pas celle de Bush, pas celle de Annan, pas celle de Chirac, du Caire, de Riyad, ou dAmman. Il veut la paix des Palestiniens et des Israéliens. Il veut une paix juste, légalité entre ces deux peuples.
Tu comprends, on ne peut pas faire revenir la pendule en arrière. Les Israéliens sont là, et ils ne repartiront pas. Leurs enfants sont nés là. Des fois, eux aussi ils sont nés là. Il nous faut la paix entre nous, quon la fasse entre nous. Il me désigne les boutiques environnantes, toutes fermées. Elles sont toutes décorées du même graffiti, le plus à la mode à Jénine : à vendre. Avant lintifada, ce genre demplacement se vendait environ 15 000 dollars. Maintenant, cest moins de 10 000, et personne nen veut.
La boutique de son ami est ouverte; il fait des pains fourrés au fromage ou au zaatar, et sa première fournée était lancée, il nallait pas larrêter. Ses pains sont cuits, il les sort du four tu sais, ce nest pas un four à gaz, cest tout au charbon de bois. Cest délicieux. On sort les chaises en plastique de rigueur, et on sinstalle dans la rue vide.
A. me montre les murs environnants. Ça aurait du me sauter aux yeux; il ny a pas une seule affiche de martyr, alors que le reste de la ville en est couvert. On na pas besoin de ça ici. Ici cest chez nous, le Hamas ne fait pas la loi, le Jihad ne fait pas la loi, ni le Fatah. Ici, on est des gens qui veulent la paix. " Il me montre les fenêtres du PARC : ce sont des gens comme ça quil nous faut. Ils ne parlent pas, ils travaillent, et ils sont honnêtes. Le docteur Samer, cest des hommes comme ça quil nous faut pour la paix. Il me cite aussi Mustapha Barghouti, le patron de lUPMRC à Ramallah.
Sa fille arrive. Elle a neuf ans. Elle est née, jour pour jour, me dit-il, le jour des accords dOslo. Elle parle même quelques mots dAnglais. Elle me regarde gravement, et elle me dit : do you like Palestine ? est-ce que tu aimes la Palestine ?
Un peu plus tard, interrompant la conversation, elle me dit : je veux aller à lécole.
La conversation continue, tout et rien, on passe le temps en attendant que le char passe. Au loin, dans la direction du camp, ça tire massivement.
A un moment, il nous faut précipitamment rentrer dans la boutique et fermer la porte. Une bête de soixante tonnes dacier passe. Tout tremble. On ne sentend plus tellement le char est proche.
Arrive le voisin du dessus. Il vend de linformatique. Il a les yeux bleus, je ne my habituerai jamais, aux Palestiniens avec les yeux bleus. Il a un grand sourire. Il minvite à continuer dattendre dans son bureau.
Pour nous, le temps du plaisir est passé. Il mexplique quil na plus goût à rien. Ses affaires vont encore, mais à 15% de ce quil faisait avant lIntifada. Et pour lui, me dit-il, tout va bien financièrement. Par rapport aux autres. Il me dit calmement les nuits sans sommeil, les vitres fracassées par le bruit du coup de canon dun char, les enfants qui hurlent. Sa fille de trois ans qui lui demande un fusil. Je ne veux pas de ça pour mes enfants.
Jai tout Mozart à la maison. La stéréo, la télé satellite. Mais je nai pas écouté de musique depuis deux ans. Comment veux-tu que jécoute de la musique alors que peut-être mon voisin na pas à manger ?
Il mexplique que maintenant il vit pour ses enfants, et que cest le cas de tous les gens quil connaît. Pour lui, le temps du plaisir est passé. Le plaisir, peut-être, ce sera pour ses enfants. Lui nen veut même plus.
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