Brest-Jerusalem
a la rencontre...
6.9.02 19:24 chronique     document 7.9.02 17:15  
-<  surprise !!! il fait beau...  ->
 7.9.02

16:15   de ma terrasse

Ça va faire une heure... du petit bureau que je me suis installé sur la terrasse, avec mes jumelles, je peux voir une ambulance sur la route de Haïfa, une des trois grandes routes d’accès à Jénine. Elle n’avance pas. Ça n’a rien d’étonnant en soi : l’équipage est assis par terre au bord de la route. On pourrait croire à une panne. On pourrait croire qu’ils attendent la dépanneuse, à un détail près : il y a deux chars qui lui barrent la route.

Ils sont en quinconce sur la chaussée. Un APC (de ce type bizarre que je n’avais jamais vu auparavant, tout plat, avec deux mitrailleuses télécommandées à l’avant, ça fait vaguement robot de science-fiction...) est posé directement devant l’ambulance, sur la voie de droite. Une vingtaine de mètres plus loin, sur la voie de gauche, un Merkava. Il a tourné sa tourelle de façon à ce que le canon soit en travers de la route.

Le message est clair.

Ça va faire une semaine que je suis revenu pour la troisième phase de mon séjour à Jénine. La ville est presque totalement silencieuse. On entend bien quelques moteurs à droite ou à gauche, quelques enfants, mais vraiment dans l’ensemble c’est un silence troublant.

En maintenant huit jours, j’ai connu deux jours sans couvre-feu.

Dans un sens, c’est mieux qu’à Naplouse, de quoi je me plains hein ? Maintenant que la barre est placée à soixante-quinze jours de couvre-feu d’affilée, il est difficile de jouer les martyrs avec une malheureuse semaine d’assignation à résidence.

[les deux chars sont au milieu d’une ligne droite qui fait plus d’un kilomètre. Dès qu’un véhicule s’approche, il fait immédiatement demi-tour, sans chercher à discuter ou à passer]

De temps en temps, un des blindés qui se trouve dans ou autour de la ville bouge. Le niveau de calme est tel qu’on l’entend très bien. Quelques véhicules arrivent à travers champs pour éviter les chars. Dès qu’ils arrivent sur le bitume de la route, ils accélèrent plein pot pour ne pas rester dans le champ de vision des blindés.

Quand on parle avec les gens ici, il n’en est pratiquement aucun pour justifier la violence. En tous cas pas explicitement. Les gens sont convaincus qu’à ce niveau de détresse, ils n’ont plus rien à perdre et que seul Israël peut maintenant vraiment souffrir.

“Regarde notre vie. Est-ce que tu crois qu’on a beaucoup à perdre ?”.

Quand j’entends - si j’ose dire - le silence de la ville, je comprends toute la portée de cette phrase qu’on me dit si souvent. Quelle vie est-ce que ces gens ont ?

Et qu’est-ce qui peut leur arriver maintenant ? On ne peut plus les envahir; c’est fait. Les priver de sommeil; c’est fait. Condamner toute une génération à rater ses études; c’est fait. Fabriquer une génération d’enfants rodés à la violence et la haine; c’est en cours. L’appauvrissement et le chômage; ils peuvent écrire des livres là-dessus.

Ah, évidemment, on pourrait encore raser quelques quartiers. Ou les déporter. C’est peut-être ça, le futur des Palestiniens.

Mais il y a un prix à payer. Israël a déjà commencé à payer le prix. Le prix en vies. La déliquescence des valeurs. Clairement, je ne me sentirais pas bien dans ma peau si j’étais un Israélien.

Les deux blindés ont bougé d’environ 800 m, et sont maintenant dans les premières maisons de la ville. Des gamins sortent instantanément et leur jettent des pierres. L’ambulance, elle, n’a pas bougé. Elle est toujours en plein soleil sur la route. Les soldats ont probablement confisqué la clé.

On m’a raconté ça, l’autre jour. Quand des soldats rencontrent des taxis sur les routes de campagne, ou entre deux routes, il leur arrive fréquemment de confisquer la clé et les papiers de tous les passagers. Alors les gens attendent. En moyenne c’est apparemment environ deux heures. Mais c’est allé jusque douze. Et même deux jours dans un cas.

L’APC s’est enfoncé dans une ruelle transversale à la grande route. Je l’entends tirer de nombreuses rafales courtes. Le char s’y met aussi. Après une dizaine de minutes, ils repartent vers l’ambulance. Des soldats descendent de l’APC et fouillent - enfin. Ça va faire une heure et demie que cette ambulance est là. Le Merkava reprend sa station avec le canon en travers de la route.

Une bonne demi heure plus tard ; une seconde ambulance sort de la ville avec gyrophares allumés et se dirige vers la première. L’équipage est débarqué. Fouillé de la tête aux pieds. Assis sur la route. Explosion pas loin de moi. Probablement une grenade sonore. J’entends un gamin qui se met à hurler. Un blindé se déplace dans mon coin en tirant comme un forcené. Je ne sais pas après quoi : personne ne lui répond.

Il y a maintenant quinze minutes que la seconde ambulance est bloquée à son tour.

J’entends pas très loin une fusillade insensée. On perçoit une Kalashnikov qui répond très sporadiquement à un déluge de feu d’une mitrailleuse lourde.

C’est fini. Encore probablement un môme de seize ans tué par d’autres mômes. Vous aurez un entrefilet demain, dans le meilleur des cas : “Tshahal abat un terroriste à Jénine. " Ou arrête, peut-être que le gamin aura eu le bon sens de se rendre avant qu’une rafale ne le coupe en deux à travers le mur.

Pendant ce temps là, les deux ambulances ont été libérées. La première est arrivée vers 11:00, il est 14:10. La seconde n’aura attendu “que” trente minutes.

Voilà. Je fais retraite de ma terrasse : le soleil est maintenant trop vertical.



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