16:15 de ma terrasse
Ça va faire une heure... du petit bureau que je me suis installé sur la terrasse, avec mes jumelles, je peux voir une ambulance sur la route de Haïfa, une des trois grandes routes daccès à Jénine. Elle navance pas. Ça na rien détonnant en soi : léquipage est assis par terre au bord de la route. On pourrait croire à une panne. On pourrait croire quils attendent la dépanneuse, à un détail près : il y a deux chars qui lui barrent la route.
Ils sont en quinconce sur la chaussée. Un APC (de ce type bizarre que je navais jamais vu auparavant, tout plat, avec deux mitrailleuses télécommandées à lavant, ça fait vaguement robot de science-fiction...) est posé directement devant lambulance, sur la voie de droite. Une vingtaine de mètres plus loin, sur la voie de gauche, un Merkava. Il a tourné sa tourelle de façon à ce que le canon soit en travers de la route.
Le message est clair.
Ça va faire une semaine que je suis revenu pour la troisième phase de mon séjour à Jénine. La ville est presque totalement silencieuse. On entend bien quelques moteurs à droite ou à gauche, quelques enfants, mais vraiment dans lensemble cest un silence troublant.
En maintenant huit jours, jai connu deux jours sans couvre-feu.
Dans un sens, cest mieux quà Naplouse, de quoi je me plains hein ? Maintenant que la barre est placée à soixante-quinze jours de couvre-feu daffilée, il est difficile de jouer les martyrs avec une malheureuse semaine dassignation à résidence.
[les deux chars sont au milieu dune ligne droite qui fait plus dun kilomètre. Dès quun véhicule sapproche, il fait immédiatement demi-tour, sans chercher à discuter ou à passer]
De temps en temps, un des blindés qui se trouve dans ou autour de la ville bouge. Le niveau de calme est tel quon lentend très bien. Quelques véhicules arrivent à travers champs pour éviter les chars. Dès quils arrivent sur le bitume de la route, ils accélèrent plein pot pour ne pas rester dans le champ de vision des blindés.
Quand on parle avec les gens ici, il nen est pratiquement aucun pour justifier la violence. En tous cas pas explicitement. Les gens sont convaincus quà ce niveau de détresse, ils nont plus rien à perdre et que seul Israël peut maintenant vraiment souffrir.
Regarde notre vie. Est-ce que tu crois quon a beaucoup à perdre ?.
Quand jentends - si jose dire - le silence de la ville, je comprends toute la portée de cette phrase quon me dit si souvent. Quelle vie est-ce que ces gens ont ?
Et quest-ce qui peut leur arriver maintenant ? On ne peut plus les envahir; cest fait. Les priver de sommeil; cest fait. Condamner toute une génération à rater ses études; cest fait. Fabriquer une génération denfants rodés à la violence et la haine; cest en cours. Lappauvrissement et le chômage; ils peuvent écrire des livres là-dessus.
Ah, évidemment, on pourrait encore raser quelques quartiers. Ou les déporter. Cest peut-être ça, le futur des Palestiniens.
Mais il y a un prix à payer. Israël a déjà commencé à payer le prix. Le prix en vies. La déliquescence des valeurs. Clairement, je ne me sentirais pas bien dans ma peau si jétais un Israélien.
Les deux blindés ont bougé denviron 800 m, et sont maintenant dans les premières maisons de la ville. Des gamins sortent instantanément et leur jettent des pierres. Lambulance, elle, na pas bougé. Elle est toujours en plein soleil sur la route. Les soldats ont probablement confisqué la clé.
On ma raconté ça, lautre jour. Quand des soldats rencontrent des taxis sur les routes de campagne, ou entre deux routes, il leur arrive fréquemment de confisquer la clé et les papiers de tous les passagers. Alors les gens attendent. En moyenne cest apparemment environ deux heures. Mais cest allé jusque douze. Et même deux jours dans un cas.
LAPC sest enfoncé dans une ruelle transversale à la grande route. Je lentends tirer de nombreuses rafales courtes. Le char sy met aussi. Après une dizaine de minutes, ils repartent vers lambulance. Des soldats descendent de lAPC et fouillent - enfin. Ça va faire une heure et demie que cette ambulance est là. Le Merkava reprend sa station avec le canon en travers de la route.
Une bonne demi heure plus tard ; une seconde ambulance sort de la ville avec gyrophares allumés et se dirige vers la première. Léquipage est débarqué. Fouillé de la tête aux pieds. Assis sur la route. Explosion pas loin de moi. Probablement une grenade sonore. Jentends un gamin qui se met à hurler. Un blindé se déplace dans mon coin en tirant comme un forcené. Je ne sais pas après quoi : personne ne lui répond.
Il y a maintenant quinze minutes que la seconde ambulance est bloquée à son tour.
Jentends pas très loin une fusillade insensée. On perçoit une Kalashnikov qui répond très sporadiquement à un déluge de feu dune mitrailleuse lourde.
Cest fini. Encore probablement un môme de seize ans tué par dautres mômes. Vous aurez un entrefilet demain, dans le meilleur des cas : Tshahal abat un terroriste à Jénine. " Ou arrête, peut-être que le gamin aura eu le bon sens de se rendre avant quune rafale ne le coupe en deux à travers le mur.
Pendant ce temps là, les deux ambulances ont été libérées. La première est arrivée vers 11:00, il est 14:10. La seconde naura attendu que trente minutes.
Voilà. Je fais retraite de ma terrasse : le soleil est maintenant trop vertical.
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