12:57 éducation...
Il a commencé sa carrière denseignant en 1960. Jusquen 1998, il a regardé défiler des générations délèves palestiniens de la région de Jénine. Je lui ai demandé comment la situation politique de la région (sous la direction successive des Jordaniens, des Israéliens, puis de lAutorité Palestinienne) avait influencé le système scolaire et sa carrière...
"Si tu voyais quelquun en costume, tu pouvais lappeler professeur "
Entre 1960 et 1967, être un professeur, cétait être quelquun de respecté. Le salaire nétait pas extraordinaire, mais les enseignants jouissaient du prestige certain de leur situation. Respect de la part des élèves, de la part des familles, et de la part de ladministration jordanienne. Les conditions de travail nétaient pas forcément excellentes, mais dans lensemble on pouvait faire du bon travail. Les enseignants faisaient clairement partie de lélite dans la société locale.
"vous navez quà travailler à côté..."
Changement total de ton après 1967 et la conquête de la Cisjordanie par les troupes israéliennes. Léducation en Cisjordanie est soumise à lautorité de lAdministration Civile qui, comme son nom ne lindique pas, est issue de larmée israélienne. Cest un colonel qui se retrouve chargé des questions déducation dans ce qui devient Judée et Samarie.
Perte de pouvoir dachat, changement dans la relation avec ladministration, mais aussi changement de comportement des élèves, lenseignement devient un tout autre métier.
Côté administration, léducation est clairement un chantier secondaire. Devant la grogne des enseignants concernant la perte de pouvoir dachat avec la nouvelle donne politique, Moshe Dayan lui-même, de passage à Jénine, en 1970, lors dune réunion avec la municipalité explique froidement aux enseignants quils nont quà prendre un second métier pour compléter leurs émoluments si ils ne sont pas satisfaits de ceux quils reçoivent.
De fait, en écho à la préoccupation essentiellement sécuritaire de ladministration, du côté des enseignants et des élèves, cest léconomie qui est à lordre du jour. De nombreux élèves à partir de quinze ans nhésitent pas à quitter les cours plus tôt dans la journée pour aller travailler de lautre côté de la ligne verte, en Israël ou dans les colonies.
De nombreux enseignants suivent ainsi le conseil de Dayan, et consacrent une partie de leur énergie à gagner leur vie en dehors de lenseignement.
Le résultat combiné de ces facteurs est une baisse de niveau générale de lenseignement, ainsi quune perte de prestige de la position denseignant dans la population, qui voit dun mauvais oeil un enseignant se consacrer à une épicerie au lieu de préparer les cours du lendemain...
Ladministration civile (militaire) israélienne exerce un contrôle léger mais constant sur le contenu des cours. De façon directe, dabord, en veillant à ce que dans les causeries du matin (tous les matins, le directeur dune école, ou un professeur désigné, fait une petite causerie de quelques minutes devant lensemble des élèves) aucun sujet politique ne soit abordé. De même, chaque directeur décole est supposé rapporter à lautorité militaire la plus proche les absences des élèves, spécialement dans les périodes agitées. Les bibliothèques décole sont soigneusement expurgées de tout ouvrage non conforme, et certains poètes locaux sont exclus des programmes de littérature.
De façon indirecte ensuite : il est évident pour les enseignants que chacun de leurs propos en salle de classe sera rapporté à qui de droit. Lautocensure est donc de mise.
Comme simple enseignant, puis principal dun collège de 600 élèves, mon interlocuteur me dit toute la difficulté de préserver le niveau denseignement auquel il croit toujours. jétais toujours fatigué, tous les professeurs qui voulaient bien faire leur travail étaient fatigués. Nous nétions pas assez nombreux, et le matériel manquait, même les livres
Il ny avait plus de conscience individuelle"
Arrive la première Intifada, une période sombre pour lenseignement en Cisjordanie. A partir de 1987, bien souvent, lexamen de fin de scolarité devient une mascarade, avec des gens à lextérieur des salles dexamen diffusant par haut parleur les résultats. Dans certains cas même, lexamen navait pas lieu et les certificats étaient donnés doffice en fin dannée, le tout avec des moyennes faramineuses.
De grèves en manifestations, de couvre-feux en arrestations, la scolarité devient un parcours chaoteux et chaotique. Certaines écoles narrivent à fonctionner que quelques jours par mois. Dans la hiérarchie, certains sont soupçonnés par leurs collègues de collaborer avec les Israéliens, notamment en signalant les absences répétées délèves.
Les classes dâge les plus basses sont un peu plus épargnées, mais quand cest la même école qui abrite toutes les classes, il arrive souvent que les élèves plus âgés viennent débaucher les petits pour les entraîner dans les manifestations.
Pendant des années, les examens finaux ont été tellement bidonnés que le parcours universitaire a également été influencé - à la baisse. Les seuls diplômes regardés sans suspicion à lépoque sont ceux délivrés par les universités étrangères.
Une fois lIntifada terminée, un long et difficile processus de remise des choses en état a eu lieu, pour ramener le niveau denseignement à sa position de départ.
Sous légide de lAutorité Palestinienne, les choses nont pas été plus faciles. Dans un premier temps lAP sintéressait essentiellement aux aspects de lenseignement qui avaient été bridés sous ladministration israélienne. Diffusion de lhymne le matin, drapeau, sorties de groupes, activités extérieures, tout cela est mis en avant, parfois au détriment du reste.
Les conditions matérielles ne se sont pas sensiblement améliorées. LAP, même quand elle se mêle du fond de lenseignement (par opposition à la forme), le fait de façon tiède et sans grand talent. La dissémination dans les ministères de la génération qui a truqué les examens (ou en a bénéficié) nest visiblement pas un gage de qualité, alors quon constate une plus grande implication et/ou talent dans les cadres importés dans les valises de lAP de retour dexil, éduqués à létranger.
et les manuels ?
Les manuels utilisés dans lenseignement en Palestine étaient jusque récemment des copies des manuels jordaniens. On dit quils nient lexistence dIsraël. Tout ce que je peux dire, cest que le tracé de la ligne verte figure. Il est vrai que le cours de Géographie ne mentionne pas les cités israéliennes, ni les villes arabes en zone israélienne. Mais il ne dit pas que lintégralité de ce territoire dans les pointillés constitue la Palestine non plus...
Un atlas en arabe fait en Israël à la même époque mentionne (en arabe) Yerushalaim - au lieu de Al Quds - pour Jérusalem, Shkem - au lieu de Naplouse, et porte clairement la mention Israël sur la Cisjordanie, comme quoi en ce qui concerne la reconnaissance du voisin, ce nétait gagné à lépoque ni chez les uns ni chez les autres.
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