10:04 en bonne compagnie...
(Jeudi soir)
Jai passé un long moment hier soir avec mes potes. Ceux qui habitent au coin de la grande rue qui monte chez moi, dans ce qui semble être un tout petit parc dattractions désaffecté, jonché de carcasses de manèges. Chaque fois quils me voient passer là le soir ils minvitent aussitôt à venir prendre un thé, ou plutôt un café. Cette religion du café à Jénine, cest quelque chose. Autant partout ailleurs en Palestine on ma expliqué à quel point le thé est bon pour la santé, autant ici cest vraiment le second choix de boisson.
On papote, comme on fait toujours, en fonction du nombre de mots de vocabulaire commun, avec plein de gestes, de croquis sur la poussière du sol, et une grosse quantité de sourires et de rires. On évoque la démission du gouvernement palestinien; cest réglé en quelques secondes - tout le monde sen balance. Sauf un, mon copain policier, qui me dit que cest bon, que cest démocratique, pour une fois ! Cela dit, il ne sait pas pour qui il pourrait bien voter. Il ne voit surtout pas bien comment il pourrait aller voter. On suggère le vote par téléphone... mais le réseau que ce soit filaire ou mobile est tellement naze que ça nous fait beaucoup rire... ça finit en concours dimitations du message quon a quand on téléphone avec un mobile palestinien, le message qui dit désolé, réseau saturé.
Le patriarche du coin, un vieux rondouillard avec deux dents qui manquent au milieu, fait encore de grands gestes. Il joue au vieux grincheux, et se plaint quà chaque fois quil demande un truc à un de ses petits enfants, il faut au final quil le fasse lui-même. Ca fait rire tout le monde, et il adore ça.
A un moment, il séclipse, juste pour lappel à la prière. Je me dis quil est allé prier. En fait jai mal observé : il sabsente juste avant lappel à la prière. Quand il revient, il a encore son mégaphone à la main. Du haut de son toit il appelle à la prière pour les gens de son quartier, et plutôt joliment...
En parlant dappel à la prière, pour une fois ce matin (vendredi) ça ma réveillé. Vers cinq heures. Cétait très harmonieux, toutes ces voix sur la ville, il y avait par moments un accord bizarre qui se faisait, qui me plaisait bien.
Ensuite, réveillé, jai profité du silence de la nuit. Enfin plus tout à fait silence... le chant des coqs, des tonnes doiseaux... je suis sorti sur la terrasse avec un thé pour en profiter.
05:27, je perçois au loin, au nord, le premier bruit de moteur. Lambiance est cassée, pour moi, je suis déjà au bord de la colère. Un peu plus tard, je vois les phares approcher. 05:45, ils sarrêtent à lentrée nord de la ville.
Presque immédiatement, ils commencent à tirer. Un Merkava et un APC, comme dhab. Ils tirent presque non stop pendant 20 minutes. Sur quoi ? Je nen ai aucune idée. Ce dont je suis absolument certain, cest quils sont seuls à tirer, personne ne leur tire dessus.
Maintenant, ils parcourent la ville avec des sirènes, et un deux chante dans le micro, fait des voix de dessin animé, variations sur le thème restez chez vous, couvre-feu.
Je devrais être en colère, écoeuré par lobscènité de ce comportement. Mais depuis hier je me rends compte que je nattends plus rien dhumain de ces types. Ca na finalement rien de surprenant quils se comportent comme ça. Parce que ça fait douze jours quon est sous couvre-feu, et chaque jour il y a un incident ou deux qui me les montre sous ce jour là; une bande de sales cons qui prennent leur plaisir là où ils peuvent le trouver : en abusant de lautorité quon leur confère. La seule question, cest de savoir sils sont bêtes ou méchants, sans même exclure la possibilité quils soient les deux.
Au hasard de la disposition des bâtiments, jentends le crétin dans son haut parleur. Là, il chante. Ca tire par intermittence. Boum, il vient dy avoir un coup de canon... tout tremble. Jai senti une vibration immonde me parcourir; londe de choc.
La caravane reprend son chemin, en traîne patins. Vous vous rappelez chez vos grands-parents quand il fallait mettre les patins ? Eh bien ils progressent comme ça avec leurs blindés. Le premier avance, dune cinquantaine de mètres, parfois moins. Quand il sarrête, le second se met en marche, et vient le rejoindre. Puis le premier repart... quand je visualise, ça me fait irrésistiblement penser à quelquun qui marche avec des patins.
Il est 06:33. Il y a un blindé qui fait le tour du camp par louest. Il y en a deux posés sur la route de Haïfa. Probablement aussi deux sur la route de Jalame, mais j'ai un bâtiment qui bloque mon champ de vision. Et puis il y en a un tout près dici, j'entends ses chenilles cliqueter quand il bouge. On est en bonne compagnie pour la journée.
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