Brest-Jerusalem
a la rencontre...
15.9.02 09:20 chronique     chronique 17.9.02 17:42  
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 16.9.02

13:35   huit heures, et puis quarante minutes...

Pendant huit heures, ça a été la vraie vie. Heureux veinards, hein ? Huit heures. Quatre-cent quatre-vingt minutes avec les volets métalliques ouverts. Les gamines en tabliers à carreaux et les gamins en chemise bleue.

Huit heures de boucheries, marchands d’oignons, de tabac, même le fleuriste était ouvert. Les taxis partout. Des sourires. J’ai pu manger du pain frais fourré au fromage, encore brûlant.

J’ai pris un café avec un de mes épiciers habituels, on était assis sur le trottoir, rien à se dire, juste partager le moment de liberté avec un gobelet en plastique trop chaud, mais qu’on agrippe quand même parce qu’il est meilleur que d’habitude, le café, un autre goût.

Le papetier, qui me confiait hier en soupirant qu’il allait bientôt devoir fermer, vendait des cahiers à tours de bras, avec un grand sourire. Juste le temps d’un signe de la main.

Et puis à quinze heures, ils sont arrivés. Sans prévenir. Pendant quarante minutes ils ont parcouru les rues en tirant dans tous les sens. La ville a retenti du bruit des moteurs à haut régime et des armes automatiques. Et des sirènes d’ambulances. Il semble y avoir eu de la casse. C’est pas grave, on dira que c’étaient des terroristes, ou des contrevenants au couvre-feu. Ca passe bien comme ça. Les Israéliens qui lisent leurs journaux, les autres qui voient ça à la télé, dans le monde, ont l’air de trouver ça normal qu’on prenne du plomb pour être sorti dans la rue. Il n’y a que quelques personnes, entre celles qui ont rédigé la Convention de Genève et celles qui vivent ici, que ça a l’air de déranger.

J’ai vu une citerne à eau chaude exploser comme un fruit trop mûr, déversant des centaines de litres d’eau sur le toit. L’antenne satellite qui était à côté a fait un bond de deux mètres, trouée comme une écumoire.

J’ai vu dans mes jumelles des gamins en chemise bleue d’écoliers courir comme des dératés devant un char qui avançait. Un d’eux a perdu son cartable, voulait revenir le chercher, un adulte l’en a empêché. Le char a écrasé le cartable.

Qui paiera pour ça ? Qui rendra justice à ce gamin ? A tous ceux qui depuis Avril n’ont plus de vie que clandestine, furtive, entre deux interdictions...

Je n’ai même pas osé rester sur la terrasse tellement il y avait de plomb en ballade dans l’atmosphère. On entendait le bruit des balles qui déchirait l’air, un bruit ignoble entre le sifflement et un bruit de tissu déchiré
Ca a duré quarante minutes. Ils ont fait “le ménage”. Tant qu’il y avait quelque chose dans les rues, ils ont tiré. Le chat qui vit dans le coin est venu se réfugier sous une pile de débris.

Ah, la chute de l’histoire drôle. A quinze heures quarante quatre minutes, un des chars à commencer à annoncer qu’on était sous couvre-feu. Des fois qu’on n’aurait pas compris avant.

Je vous dis ma colère, ou vous avez assez avec la votre ? Notez, je dis ça, mais visiblement il est des gens qui trouvent ça normal. Demain il va y en avoir un pour me demander si je suis certain que c’est bien le char qui faisait courir les enfants, si la citerne à eau n’a pas explosé toute seule... et d’ailleurs est-ce qu’ils étaient bien israéliens ces chars ? Est-ce que j’ai vu leurs numéros ? Est-ce que je ne suis pas soulagé qu’il n’y ait qu’une seule citerne à eau détruite ?

Elle est là, la sournoiserie des salauds. Me demander si je ne suis pas soulagé qu’il n’y ait que cinquante-deux morts dans le camp de Jénine, alors que je suis pétrifié d’horreur par le fait qu’il y ait eu cinquante-deux morts dans le camp de Jénine. Me demander si je suis bien certain qu’il n’y a pas une raison valable et de bon sens pour expliquer le rodéo sauvage de deux monstres d’acier de soixante tonnes dans un marché bondé de gens. M’expliquer que cette horreur là est légitime par rapport à l’horreur d’un type qui se fait sauter sur un marché. Une des deux horreurs est normale, voire morale, et l’autre ne l’est pas.

Et puis, va-t-on me dire, au moins ils n’ont tué personne !

Ah oui... c’est vrai. Pas aujourd’hui. Mais bon, au fil du temps, un par ci, quatre par là, treize dans un coin... au bout du compte, l’horreur “morale” et “légitime” fait tout juste trois fois plus de morts et quatorze fois plus de blessés que l’horreur “terroriste”. Les chiffres n’ont pas de morale, apparemment. Même endroit, le 21 juin, mêmes circonstances, 5 morts et 21 blessés. Ce n’est pas une horreur. Officiellement, c’est une erreur.

Oups !

Je ne peux pas accepter ni l’occupation ni ces couvre-feux. Rappelez-vous que Naplouse va sur ses trois mois de couvre-feu. Toutes les villes Palestiniennes sont au moins partiellement fermées. Certains villages sont coupés du monde depuis février.

Le problème c’est qu’Israël ne peut pas sceller la frontière. Ca serait facile à faire : une semaine, et une massive commande de barbelés, en attendant le mur. Mais ils ne peuvent pas ! Les foutues colonies empêchent qu’on ferme la frontière. Les colonies obligent littéralement Israël à faire sa police chez le voisin.

Alors le prix à payer pour les colonies, c’est le blocus de Ramallah, Naplouse, Tul Karm, Qalqiliah, Jénine. Le gigantesque camp de concentration qu’est devenu Gaza, où un million de personnes sont otages de sept mille colons.

Je n’ose pas faire appel au bon sens qui semblerait suggérer que puisque ces colonies sont illégales, déjà, qu’elles sont un obstacle à tout règlement du conflit, et qu’elles font payer aux deux pays un prix incroyablement élevé, on pourrait peut-être une bonne fois pour toute donner à leurs habitants le choix de rester Palestiniens ou de se relocaliser dans leur propre pays. Visiblement, le bon sens n’a pas cours. C’est trop simple comme solution.

Et les gens qui sont dedans ? 200 000. Israël appelle sans sourciller à la télévision les 700 000 Juifs français à faire leurs bagages, quitter la capitale mondiale de l’antisémitisme, et à venir s’installer en Israël du jour au lendemain. Dans ces conditions (vu que les Juifs français, dans leur très écrasante majorité, semblent se trouver assez peu de raisons de déménager), il doit être possible d’accueillir 200 000 personnes ! Je suis certain que des tas de pays seraient disposés à mettre la main à la poche si ça pouvait remettre les colons du bon côté de leur frontière.

Le droit le plus sacré, ce n’est pas de vivre sur la terre de ses ancêtres. Le droit le plus sacré, c’est de vivre. La terre des ancêtres, c’est un luxe. On demande à quelques millions de Palestiniens de renoncer à la terre de leurs ancêtres, en acceptant les frontières de 1967. On peut peut-être demander à 200 000 Israéliens (dont une bonne partie peuvent montrer la terre de leurs ancètres sur une carte de la Russie...) d’en faire autant ?

Et au fait... qu’est-ce que je réponds au gars qui m’a demandé hier si je crois que les Israéliens vont profiter de la guerre en Irak pour déporter une partie de la population palestinienne ?



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