13:35 huit heures, et puis quarante minutes...
Pendant huit heures, ça a été la vraie vie. Heureux veinards, hein ? Huit heures. Quatre-cent quatre-vingt minutes avec les volets métalliques ouverts. Les gamines en tabliers à carreaux et les gamins en chemise bleue.
Huit heures de boucheries, marchands doignons, de tabac, même le fleuriste était ouvert. Les taxis partout. Des sourires. Jai pu manger du pain frais fourré au fromage, encore brûlant.
Jai pris un café avec un de mes épiciers habituels, on était assis sur le trottoir, rien à se dire, juste partager le moment de liberté avec un gobelet en plastique trop chaud, mais quon agrippe quand même parce quil est meilleur que dhabitude, le café, un autre goût.
Le papetier, qui me confiait hier en soupirant quil allait bientôt devoir fermer, vendait des cahiers à tours de bras, avec un grand sourire. Juste le temps dun signe de la main.
Et puis à quinze heures, ils sont arrivés. Sans prévenir. Pendant quarante minutes ils ont parcouru les rues en tirant dans tous les sens. La ville a retenti du bruit des moteurs à haut régime et des armes automatiques. Et des sirènes dambulances. Il semble y avoir eu de la casse. Cest pas grave, on dira que cétaient des terroristes, ou des contrevenants au couvre-feu. Ca passe bien comme ça. Les Israéliens qui lisent leurs journaux, les autres qui voient ça à la télé, dans le monde, ont lair de trouver ça normal quon prenne du plomb pour être sorti dans la rue. Il ny a que quelques personnes, entre celles qui ont rédigé la Convention de Genève et celles qui vivent ici, que ça a lair de déranger.
Jai vu une citerne à eau chaude exploser comme un fruit trop mûr, déversant des centaines de litres deau sur le toit. Lantenne satellite qui était à côté a fait un bond de deux mètres, trouée comme une écumoire.
Jai vu dans mes jumelles des gamins en chemise bleue décoliers courir comme des dératés devant un char qui avançait. Un deux a perdu son cartable, voulait revenir le chercher, un adulte len a empêché. Le char a écrasé le cartable.
Qui paiera pour ça ? Qui rendra justice à ce gamin ? A tous ceux qui depuis Avril nont plus de vie que clandestine, furtive, entre deux interdictions...
Je nai même pas osé rester sur la terrasse tellement il y avait de plomb en ballade dans latmosphère. On entendait le bruit des balles qui déchirait lair, un bruit ignoble entre le sifflement et un bruit de tissu déchiré
Ca a duré quarante minutes. Ils ont fait le ménage. Tant quil y avait quelque chose dans les rues, ils ont tiré. Le chat qui vit dans le coin est venu se réfugier sous une pile de débris.
Ah, la chute de lhistoire drôle. A quinze heures quarante quatre minutes, un des chars à commencer à annoncer quon était sous couvre-feu. Des fois quon naurait pas compris avant.
Je vous dis ma colère, ou vous avez assez avec la votre ? Notez, je dis ça, mais visiblement il est des gens qui trouvent ça normal. Demain il va y en avoir un pour me demander si je suis certain que cest bien le char qui faisait courir les enfants, si la citerne à eau na pas explosé toute seule... et dailleurs est-ce quils étaient bien israéliens ces chars ? Est-ce que jai vu leurs numéros ? Est-ce que je ne suis pas soulagé quil ny ait quune seule citerne à eau détruite ?
Elle est là, la sournoiserie des salauds. Me demander si je ne suis pas soulagé quil ny ait que cinquante-deux morts dans le camp de Jénine, alors que je suis pétrifié dhorreur par le fait quil y ait eu cinquante-deux morts dans le camp de Jénine. Me demander si je suis bien certain quil ny a pas une raison valable et de bon sens pour expliquer le rodéo sauvage de deux monstres dacier de soixante tonnes dans un marché bondé de gens. Mexpliquer que cette horreur là est légitime par rapport à lhorreur dun type qui se fait sauter sur un marché. Une des deux horreurs est normale, voire morale, et lautre ne lest pas.
Et puis, va-t-on me dire, au moins ils nont tué personne !
Ah oui... cest vrai. Pas aujourdhui. Mais bon, au fil du temps, un par ci, quatre par là, treize dans un coin... au bout du compte, lhorreur morale et légitime fait tout juste trois fois plus de morts et quatorze fois plus de blessés que lhorreur terroriste. Les chiffres nont pas de morale, apparemment. Même endroit, le 21 juin, mêmes circonstances, 5 morts et 21 blessés. Ce nest pas une horreur. Officiellement, cest une erreur.
Oups !
Je ne peux pas accepter ni loccupation ni ces couvre-feux. Rappelez-vous que Naplouse va sur ses trois mois de couvre-feu. Toutes les villes Palestiniennes sont au moins partiellement fermées. Certains villages sont coupés du monde depuis février.
Le problème cest quIsraël ne peut pas sceller la frontière. Ca serait facile à faire : une semaine, et une massive commande de barbelés, en attendant le mur. Mais ils ne peuvent pas ! Les foutues colonies empêchent quon ferme la frontière. Les colonies obligent littéralement Israël à faire sa police chez le voisin.
Alors le prix à payer pour les colonies, cest le blocus de Ramallah, Naplouse, Tul Karm, Qalqiliah, Jénine. Le gigantesque camp de concentration quest devenu Gaza, où un million de personnes sont otages de sept mille colons.
Je nose pas faire appel au bon sens qui semblerait suggérer que puisque ces colonies sont illégales, déjà, quelles sont un obstacle à tout règlement du conflit, et quelles font payer aux deux pays un prix incroyablement élevé, on pourrait peut-être une bonne fois pour toute donner à leurs habitants le choix de rester Palestiniens ou de se relocaliser dans leur propre pays. Visiblement, le bon sens na pas cours. Cest trop simple comme solution.
Et les gens qui sont dedans ? 200 000. Israël appelle sans sourciller à la télévision les 700 000 Juifs français à faire leurs bagages, quitter la capitale mondiale de lantisémitisme, et à venir sinstaller en Israël du jour au lendemain. Dans ces conditions (vu que les Juifs français, dans leur très écrasante majorité, semblent se trouver assez peu de raisons de déménager), il doit être possible daccueillir 200 000 personnes ! Je suis certain que des tas de pays seraient disposés à mettre la main à la poche si ça pouvait remettre les colons du bon côté de leur frontière.
Le droit le plus sacré, ce nest pas de vivre sur la terre de ses ancêtres. Le droit le plus sacré, cest de vivre. La terre des ancêtres, cest un luxe. On demande à quelques millions de Palestiniens de renoncer à la terre de leurs ancêtres, en acceptant les frontières de 1967. On peut peut-être demander à 200 000 Israéliens (dont une bonne partie peuvent montrer la terre de leurs ancètres sur une carte de la Russie...) den faire autant ?
Et au fait... quest-ce que je réponds au gars qui ma demandé hier si je crois que les Israéliens vont profiter de la guerre en Irak pour déporter une partie de la population palestinienne ?
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