09:43 le retour du samedi...
Sortir de Ramallah assiégée devient pour moi une habitude. Cest la seconde fois que ça marrive, mais ça été beaucoup plus facile que la première fois.
Arrivé à Kalendia, je minstalle dans une voiture vers Jénine. A 13 heures, on part. On prend litinéraire par la 90. Au checkpoint peu après Jéricho, on est refoulés, pas méchamment, mais refoulés tout de même. On nous dirige vers le checkpoint de Maale Efraym qui est susceptible de nous laisser passer. Je tente en dernier recours de parlementer, et dexpliquer que tous les gens dans cette voiture (sauf moi, gentil étudiant de Jérusalem) veulent simplement rentrer chez eux. Que je peux à la rigueur admettre quon veuille boucler les gens chez eux. Mais les boucler dehors ? ce nest pas moi qui donne les ordres. Air connu.
Maale Efraym, même refrain : je vous laisserais bien passer, vous voyez bien que je suis un brave gars, mais jai des ordres. Personne ne doit circuler, tout véhicule doit être renvoyé doù il vient. Et voilà. Je tente de lui dire quau point où on en est, on est condamnés à errer de checkpoint en checkpoint. Il sen fout. On laisse tomber. Il est près de 14 heures. Dordinaire, à ce checkpoint là on nous laisse au moins prendre la route vers la gauche. Peu après, il y a un itinéraire bis. Mais non, aujourdhui on nous refoule tout droit.
On se lance alors dans un périple hallucinant en suivant le cours dune rivière assêchée. On est visiblement dans un champ de tir militaire, avec des bunkers explosés. La route est la pire que jai jamais prise (jarrive encore à être surpris, cest fou). A un détour, tout le taxi retient son souffle en même temps : une, dex, trois, quatre, cinq... gazelles courent à côté du minivan. Puis divergent sur la droite. Tout le monde sourit. Il doit faire plus de quarante degrés, on est dans un décor de film, désert, collines pelées à lextrème, presque blanches de lumière réverbérée, des cailloux à perte de vue. On rentre enfin dans une zone verte avec des arbres. Je réalise que tout ce périple nous a ramené juste derrière le premier checkpoint. Sourires de triomphe. On est passés.
Ouais... ils ne veulent vraiment pas laisser passer quiconque. Après quelques kilomètres, un barrage mobile, et une demi-douzaine de taxis arrêtés. Les gens sont assis dehors, au soleil.
On sarrête à notre tour. Le chef de la troupe me prend à part, et sous une apparente bonhommie essaye de tirer de moi des informations sur litinéraire que nous avons pris pour passer le checkpoint. Je ne me démonte pas, je lui dis quavec la chaleur jai dormi tout le temps, et que je serais bien en peine de lui dire comment nous avons atterri ici. Il me dit quil se doute que je lui mens, mais quau moins mon excuse à moi tient debout. Ce nest pas comme tous ces imbéciles. Puis il prend le chauffeur à part, et tente de lui faire dire. Lautre joue le niais. Résultat des courses, on passe une heure et quart au soleil à attendre. Interdiction daller dans les véhicules prendre de leau ou quoi que ce soit. Nos papiers sont confisqués, les clés des voitures aussi.
Quand ils estiment avoir assez de fretin dans le filet, on forme une caravane, et tous les véhicules capturés, sous escorte, sont ramenés au premier checkpoint sur la 90. Là, tous le monde récupère ses papiers et ses clés. Sauf nous. Je demande pourquoi : ordre du chef. Lequel chef repart avec la meute chasser encore un peu de petit gibier. Après un moment les papiers de tout le monde arrivent, sauf les miens. Le planton mexplique quon me contrôle auprès de la Shabak, la police politique. Visiblement je nai jamais été repéré nulle part, puisque je ressors de lexamen blanc comme neige. Il est 18 heures...
On repart vers Jérusalem. Ou Ramallah. Peu importe. Et puis à un croisement, le chauffeur lâche une imprécation, tourne à droite, et met le pied au plancher. Après un moment, il nous explique ce quil vient de décider. Puisquon a été refoulé de toutes les routes palestiniennes, il a décidé de prendre... une route israélienne. Au culôt. Le calcul savère payant, puisque, roulant à tombeau ouvert, nous arrivons à lintersection des routes de Naplouse et Tul Karm, dans la zone des colonies dAriel et Immanuel. A un moment, petite frayeur, une jeep nous arrête, nous contrôle, nous fouille. Le chef, sous des airs de gros dur, nous fait en fait une fleur, engueule copieusement le chauffeur parce quil est sur une route interdite, puis vient me dire que cest un show pour ses hommes, mais que je dois dire au chauffeur dattendre quils soient partis et de continuer notre route. Une jolie fleur quil nous fait. Là, il nous faut réussir à retrouver une route palestinienne. On y parvient en traversant une oliveraie, dans des cahots invraisemblables. On voit les pistes successives et les interventions des bulldozers pour les boucher. Après sêtre fait quelques frayeurs, nous voilà sur la route quon cherchait, petite route de campagne. Le soleil commence à baisser dans le ciel. Et... on manque de ne pas les voir. Les soldats, au bord de la route, braquent leurs armes vers nous.
Au début, cest tendu. Tous les sacs sont vidés, le contenu éparpilllé sur le macadam. Quand on arrive à mon sac, la poche avec tous les câbles de mon ordinateur inquiète le soldat. Alors que jusquà maintenant nous étions maintenus à distance, il me demande de venir vider le sac moi-même. Mon ordinateur fait un bel effet. Longue série de questions par un semi analphabête qui ne comprend pas le quart de mes réponses, mais est obligé de faire semblant pour ne pas passer pour un con.
Il nous dit quil devrait nous arrêter parce que nous navons pas le droit dêtre là. Magnanime, il se contente... de nous renvoyer doù on vient.
Maintenant, il fait nuit. Je naime pas ça du tout, rouler la nuit en pleine cambrousse avec une interdiction de circuler, de nuit... cest dangereux.
A un moment, paysage fantômatique, un squelette de forteresse, et des colonnes antiques alignées le long de la route... Sebasti, ça sappelle. Un poil plus loin... un contrôle. Le chef fait un grand cas de moi, mais je me rends compte vite que cest nimporte quoi : il tient mon passeport à lenvers. Il nous retient une bonne demi heure, avant de nous laisser continuer.
Résultat des courses, je suis arrivé chez moi à Jénine à 20:40. Plus de sept heures et demie pour faire en gros quatre-vingt kilomètres.
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