10:40 une haleine de diesel...
L'ambulance dans laquelle je me trouve a une histoire, et pas une histoire des plus rassurantes. Les stigmates sont encore là, au-dessus de ma tête, à la place même où mon petit camarade de jeu Mahmud a été blessé de deux balles en mars. Dans la même voiture trois autres équipiers ont été blessés ce jour là, en se portant au secours d'une autre ambulance, elle-même victime de tirs, qui a explosé parce qu'une balle a atteint une bouteille d'oxygène, tuant le directeur du Croissant Rouge de Jénine et blessant deux équipiers. En moins d'une heure, un mort et six blessés par balles pour l'ensemble de l'équipe.
Dans notre ambulance quelque peu trouée, nous roulons dans le noir vers les blindés. A une cinquantaine de mètres, on s'arrête. Je descends du véhicule pour aller parlementer. Pas à pas, les mains en l'air, le projecteur dans les yeux, je m'approche de la bête de droite. La bête de gauche, un Merkava, me suit de son canon de 130 mm, comme si j'étais moi-même un char d'assaut. Dans la tête, une chanson de Souchon : "on avance, on avance, on avance, faut pas qu'on réfléchisse ni qu'on pense, on avance..."
La bête de droite a son moteur qui tourne, et son échappement qui m'arrive en pleine figure. Je distingue difficilement un mouvement en haut, à côté de la mitrailleuse. J'appelle, aussi fort que je peux. Un bout de tête apparaît, et une main qui fait un geste circulaire.
C'est l'heure du Red Crescent Strip Show. Les Chippendales n'ont rien inventé. Je soulève ma veste d'ambulancier et mon t-shirt, exposant mon petit bonhomme d'abdomen, et je pivote gracieusement sur moi-même pour offrir au soldat une vue sans vis-à-vis sur mes lombaires. Puis je remets mes mains en l'air et j'avance.
Plus je suis près, et plus je le trouve énorme, cet APC. Large. Trapu. Il me souffle à la figure son diesel mal brûlé, m'écorche les yeux avec son projecteur. Le soldat me hurle un truc. Je comprends vaguement : "qu'est-ce que vous voulez ?"
Je veux passer, tête de noeud.
Je lui explique qu'un homme avec une attaque cérébro-vasculaire attend dans une autre ambulance, de l'autre côté. Je n'ose pas ajouter que l'autre ambulance en question n'ose même pas avancer jusqu'ici et se trouve à quatre kilomètres de là. Le soldat me fait le signal convenu pour "vas-y, montre-moi ton ambulance". Je fais signe à Abed, qui fait chauffeur. Il fait demi-tour et approche en marche arrière. Il allume toutes les lumières intérieures, sort, et ouvre la porte arrière. Le soldat, j'y crois à peine, sort une paire de jumelles et observe longuement l'intérieur de l'ambulance vide.
Il finit par nous faire signe de passer. Je retourne à l'ambulance, on refait demi-tour, et on passe len-te-ment entre les deux blindés. Le canon du Merkava ne nous lâche pas d'un milimètre. Je me marre à la pensée que si il nous tirait dessus maintenant, l'obus passerait très probablement à travers l'ambulance sans exploser et percuterait l'APC en face, dont il ferait probablement des confetti. Abed me regarde d'un drôle d'air.
C'est la première fois depuis une semaine que je passe sur la route qui mène à Qabatia.
Menait.
La chaussée a été défoncée sur plusieurs mètres. Les accès aux routes transversales sont obstrués par des levées de terre d'un bon mètre de haut. La route elle même est barrée d'une chicane en terre et en débris d'asphalte de plus d'un mètre de haut aussi.
Au retour, c'est la même chose. Quand on arrive, le canon du Merkava est perpendiculaire à la route, servant ainsi de barrière. A notre arrivée, il pivote, nous invitant à passer et à présenter notre arrière à l'APC. Là, il faut justifier la présence de toutes les personnes à l'intérieur. Le malade, sa mère, une femme enceinte récupérée au passage, le mari. Parfois on nous demande leurs papiers, parfois non. Je suis obligé de me pencher sur l'avant du monstre, de m'allonger dessus pour pouvoir tendre au soldat qui n'ose pas faire dépasser plus qu'une main de sa carapace protectrice la carte d'identité qu'il veut voir. Parfois ils demandent des trucs insensés; une attestation du médecin de l'hôpital '"eh, Dugenou, on l'y amène, à l'hôpital, elle ne peut pas encore avoir vu le médecin !"), ou des trucs de ce genre.
Au cours de la nuit, j'ai passé ce contrôle quatre fois.
Détail amusant : sur le Merkava, la mitrailleuse lourde du chef de char a été démontée. Sur l'APC, il n'y a qu'une des deux mitrailleuses prévues. Ils en ont marre de se les faire piquer ?
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